Château de Quéribus

Le château est bâti directement sur le rocher, sur 3 ressauts rocheux donc nous avons 3 niveaux de murailles. Les 2 premiers niveaux ont plutôt des angles arrondis et des murs très massifs. Le 3ème niveau de muraille, en haut, est différent dans sa construction. On peut voir de grosses pierres carrées et des archères étroites. Enfin au sommet du rocher, il y a le donjon très massif. Alors les 2 premières enceintes bâties en maçonnerie avec des ouvertures carrées sont des enceintes qui ont été faites après le développement de l’artillerie (XVè siècle vraisemblablement). On voit que les ouvertures sont des canonnières destinées à l’arme à feu. Par contre, l’enceinte supérieure avec ses longues archères et ses pierres de taille bien équarries, semble vraiment relever du travail des ingénieur du Roi de France donc de la seconde moitié du XIIIè siècle. Le donjon, quant à lui, a été englobé, au temps de l’artillerie, dans une importante chemise de maçonnerie. On ne sait pas quelle était sa forme d’origine au temps des travaux du Roi de France, puisqu’il a été complètement blindé par un mur qui est venu le noyer et l’aveugler en même temps (les fenêtres ont été fermées) pour qu’il soit solide et qu’il résiste aux impacts de boulets de canon. On peut voir aussi un détail intéressant : c’est le réemploi dans le premier mur de boulets de catapulte, qui vraisemblablement ne servaient plus à rien au temps de l’artillerie à poudre et qui ont été réutilisés à priori avec une idée plus ou moins décorative.

Ici nous sommes à la porte d’accès à la forteresse. C’est un endroit très efficace en termes de défense. Si on considère qu’on est sur un escarpement, qu’on est dans une chicane, donc on est passé sous le tir des différentes meurtrières, on se retrouve coincé ici avec des murs qui nous dominent et qui sont largement percés d’ouvertures de tir. Et qui plus est, si on arrive à se coller à la porte d’entrée et qu’on essaie de la démolir, on est sous une ouverture qu’on appelle un assommoir. Un assommoir c’est ce conduit ménagé dans le mur auquel on accède par une sorte de balcon derrière le rempart et pendant que l’assaillant veut démolir la porte, il est en permanence sous le tir vertical des défenseurs. Donc un système très efficace ici, une sorte de piège dans lequel les assaillants sont pris. L’intérêt de tout ça, puisque les garnisons de ces châteaux sont toujours très réduites, c’est que très peu d’hommes arrivent à s’opposer à toute une armée en faisant arriver l’ennemi un par un dans des endroits comme celui-ci qui sont de véritables pièges.

Ici nous avons les traces d’un bâtiment mentionné dans des documents anciens du XVIIè siècle, comme étant la caserne. C’est donc une pièce de logis de la garnison. Les garnisons étaient relativement réduites, de l’ordre de 20 à 25 personnes. Le château est vaste, il y a largement de quoi se loger, donc toute la garnison ne devait pas loger dans une pièce comme celle-ci mais c’est un logis qui a dû servir un temps pour héberger quelques gardes. Ce qui est intéressant, c’est de voir que c’était quand même un bâtiment assez important puisqu’il y a des arcatures en pierres de taille qui sont encore visibles. On comprend qu’il y avait un étage puisqu’on devine un ressaut destiné à caler un plancher au-dessus. Donc un ou deux étages au-dessus, cela fait un bâtiment assez important.

A côté, au pied de la 3ème enceinte, on a les vestiges d’une citerne. C’est une des citernes du château, il y en avait plusieurs. Elles étaient étagées sur la pente de manière à récupérer le trop plein des citernes du haut dans les citernes du bas selon un système en cascade qui permettait de garder l’eau au maximum. Ces citernes ne servent pas uniquement à l’approvisionnement en eau des soldats, elles ont bien sûr un intérêt stratégique en cas de siège. Mais il faut penser que dans ces châteaux, il y a des bêtes de somme qui montent, des travaux en permanence, on a besoin de faire du mortier et de plus, sans doute un petit élevage de poules, de moutons, de chèvres… On a des besoins d’eau pour diverses choses. Les citernes ne servent donc pas uniquement à l’approvisionnement en eau potable.

Quand on est ici, on s’aperçoit que le château a vraiment été bâti en fonction de la surveillance de la plaine du Roussillon. Derrière les collines, on a la ville de Perpignan et un peu plus loin, par temps clair, on peut voir la mer. Au fond, on aperçoit aussi la chaîne des Albères qui forme la frontière actuelle. Sur un plan plus rapproché, on a ici le sillon du Fenouillède dans lequel on peut distinguer l’emplacement de l’ancienne frontière. Au pied du château, le village de Maury était côté français tandis que, un peu plus loin à l’est, le village d’Estagel, lui, était catalan. La frontière passait donc en diagonale entre ces deux villages. Sur les collines au fond, on voit la tour de Tautavel, ancien château catalan qui marquait les forteresses françaises d’Aguilar et de Quéribus. Cette ancienne frontière est donc tout à fait facile à visualiser : entre Maury et Estagel, et entre Quéribus et Tautavel. En face de nous, plein sud, on a le massif du Canigou, point culminant du Roussillon à 2785 m.

Nous entrons dans une salle qui porte les traces de plusieurs périodes d’un point de vue architectural : elle est en partie taillée dans le rocher, en partie bâtie avec des pierres de grande dimension qui, de par leur forme et leur volume, évoquent la période royale. On pense être devant le travail des ingénieurs du Roi de France au moment de la reconstruction du site. Ces murs sont recouverts d’une voûte assez plate qui, manifestement, est arrivée plus tard, sans doute au XVIè siècle, moment où l’artillerie commence à se développer et où il faut des besoins spécifiques pour protéger cette salle. Dans les bâtiments adjacents au donjon, il n’y a que deux salles protégées comme celle-ci par une voûte de pierre. Ce sont deux salles qui ont une fonction bien précise. Ici nous pensons que c’est la poudrière du château. Par sa position, c’est une des salles les plus abritées. Elle est au cœur des remparts. Il est difficile de l’atteindre directement ou même par des tirs plongeant. De plus il y a plusieurs étages au-dessus de nous, et même si un boulet arrivait à passer, la voûte est suffisamment épaisse pour le bloquer. Bien sûr, si la poudrière est touchée, c’est tout le château qui saute et tout est terminé. On voit aussi qu’on a pris soin de ménager une ventilation avec deux ouvertures face à face, ce qui maintient un courant d’air permanent dans cette salle puisque la poudre ne doit évidemment pas être humide.

Une telle salle nous permet d’évoquer les fonctions des différentes pièces dans un château comme celui-ci. Il y avait beaucoup de pièces pour très peu d’hommes, ce qui veut dire tout simplement que l’essentiel des pièces était des pièces de stockage. Stockage des armements classiques comme les arbalètes qui avaient besoin d’énormément de flèches (de carreaux). Tout cela pouvait prendre une place monumentale. On sait par exemple qu’au XIIIè siècle dans un château de ce type, les châtelains font rentrer quatorze, quinze, vingt mille carreaux d’arbalètes par charretées entières, pour avoir du stock en cas de problèmes. On peut penser aussi qu’il y a les machines de tir, les catapultes, les perrières qui sont démontées, donc on a besoin d’énormément de magasins de stockage. Par ailleurs il y a les vivres et il est nécessaire d’avoir un stockage de vivres stratégique. Il y a des choses qui sont de la consommation quotidienne, et d’autres qui sont des réserves, énormément de charcuterie par exemple. On a des bons de commande sur le château voisin de Peyrepertuse au XIIIè siècle qui nous évoquent 30, 40 jambons commandés d’un coup pour 25 hommes de garnisons. Tout cela est stocké. Il y a aussi des légumes secs qui sont stockés dans des jarres, du poisson salé (on retrouve dans les fouilles énormément de restes de poissons de mer), des choses qu’on n’imaginerait pas trouver ici et qui sont en fait des poissons salés qu’on gardait dans des jarres, l’huile, le vin, etc. Tout ceci demandait énormément d’espace et ces châteaux étaient pleins, il y avait de tout partout.

Ici nous sommes au rez-de-chaussée du corps de logis qui est un bâtiment sur plusieurs niveaux. Actuellement, trois niveaux sont visibles sur le mur de façade, et si l’on regarde le donjon, on s’aperçoit qu’il y a un arrachement de mur qui montait très très haut avec des portes murées. Donc on avait là un bâtiment très massif. Une gravure du XVIIIè siècle nous le montre et nous donne un aspect de Quéribus très différent de celui d’aujourd’hui. Sur cette gravure, il y a un bâtiment cubique avec des échauguettes (petites tourelles d’angle) qui couronne le sommet de la montagne. Le donjon ne ressortait pas comme il ressort aujourd’hui. Il était englobé dans tout un bâti gigantesque. Ce qui veut dire qu’il y avait une surface habitable réellement considérable.

Deuxième salle voûtée, la salle qui surmonte la citerne dont on voit l’ouverture de puisage protégée par une grille. On peut voir aussi les orifices d’amenée d’eau qui sont des tuiles disposées pour former des canalisations. Dans ces deux canalisations aboutissaient toutes les gouttières du château. Imaginez une surface de toiture considérable qui récupère l’eau de pluie dans les grands orages; les citernes pouvaient se remplir très vite. La salle voûtée sert à protéger la citerne des tirs d’artillerie pour qu’elle ne se fende pas ni soit détruite.

Ici nous sommes passés par un couloir qui contourne le pied du donjon, à moitié taillé dans le roc, à moitié bâti dans le vide. Ce couloir aboutit à une espèce de petit bastion avancé qui est le point le plus bas de la forteresse et qui est destiné à contrôler l’accès par la crête orientale, cette crête qui a toujours posé un problème aux défenseurs de Quéribus. Le piton rocheux étant plus haut que les murailles du château, il est possible de s’approcher très rapidement sans être vu. C’est donc un point faible. Pour se protéger, les bâtisseurs ont creusé une sorte de fossé qui leur a servi de carrière et pour protéger ce fossé ils ont fait cette défense qui permettait à quelques membres de la garnison de descendre à l’abri et de contrôler le pied des murailles pour éviter qu’on essaie de les saper, de démolir les murs ou de creuser des galeries dedans. Une des armes les plus efficaces pour prendre les châteaux au Moyen-âge, c’était pas de les escalader, trop dangereux, c’était de les saper. Donc d’ici ils pouvaient contrôler la base du château.

Nous sommes maintenant au sommet du donjon, qui sans doute au XIIIè siècle, quand le Roi de France l’a fait rebâtir, devait être beaucoup plus haut. Mais ce donjon a été rabaissé au moment de l’artillerie. On ne pouvait pas garder une tour trop haute parce que si les canons venaient à la faire écrouler, c’était dangereux pour la garnison, donc on l’a rabaissé et surtout on l’a englobé dans un énorme mur bouclier côté est et côté nord. On a doublé son épaisseur en fermant les fenêtres et en le blindant littéralement parce que, côté est essentiellement, le château est dominé par un piton rocheux qui, au temps de l’artillerie à poudre, constituait réellement un point faible. Au temps des catapultes, ce n’était pas très dangereux car le château était suffisamment loin du piton pour que ce ne soit pas trop dangereux, et puis monter des catapultes là-haut n’était pas évident. Par contre dès qu’on eu inventé la poudre à canon et dès qu’on a eu maîtrisé l’artillerie légère, le château était très exposé. Et on a bien fait de faire ce mur bouclier parce que si l’on se rend de l’autre côté, on s’aperçoit que le mur bouclier est totalement perforé d’impacts de boulets de canon. Et quand on regarde le sommet du piton rocheux qui est en face de nous, on voit que des terrasses ont été dégagées. On peut penser que ce sont des terrasses d’artillerie faites par les assaillants. On ne sait pas du tout qui a tiré sur le château depuis cet endroit puisqu’à travers le XVè siècle, Quéribus a changé plusieurs fois de mains. Au temps de Louis XI, il passe plusieurs fois côté français ou côté aragonais donc on ne sait pas si ce sont les aragonais ou les français qui ont assiégé le château, mais en tous cas, il y a eu un combat assez sérieux ici qui pourtant n’a pas laissé de traces dans les archives.

Ici nous sommes devant une des parties les plus intéressantes du point de vue architectural : la face sud du donjon qui conserve énormément de traces de différentes époques. Ce qui est le plus frappant, c’est la grande fenêtre ouverte sur la façade qui est en contradiction avec les éléments défensifs. En effet, à gauche de cette fenêtre, on a une petite porte qui est protégée par un assommoir. Donc d’un côté un espace très protégé et de l’autre un espace très ouvert. Bien évidemment, tout ceci ne date pas de la même période. Quand on a ouvert le grande fenêtre, l’aspect défensif n’était plus prioritaire. Parallèlement, à côté de la fenêtre, on voit une porte qui donne actuellement dans le vide, ce qui laisse entendre qu’il y avait des galeries de bois, des aménagements dont on ne perçoit plus la trace aujourd’hui. Contre le donjon, il y a un bâtiment en grandes pierres de taille avec une porte assez élaborée typique de l’architecture royale. La cage d’escalier qui mène en haut du donjon a été accolée d’un seul jet au bâtiment principal. Un aspect très intéressant est de constater qu’il y a une différence de pierres assez nette entre les parties supérieures qui encadrent la grande fenêtre, et la partie inférieure directement sur le rocher où l’on voit un pan de mur en pierres équarries, en pierres dégrossies, bien arrangées certes, mais beaucoup plus rustique que le reste du donjon et surtout percées de trois archères constituées simplement de deux pierres chacune. Ce pan de mur semble être le pan de mur le plus ancien qu’on puisse observer sur le site, du moins sur le donjon. C’est vraisemblablement un des vestiges du château de Chabert de Barbeira. Vu l’exiguïté du rocher, plutôt que de raser ce pan de mur, on a préféré s’en servir de fondations pour bâtir le donjon royal par-dessus.

Nous sommes ici dans la Salle du Pilier qui est le plus beau morceau architectural de l’édifice. En fait il faut réaliser que nous sommes dans deux salles à la fois : une au niveau inférieur dans lequel nous nous trouvons qui était éclairée par deux ouvertures carrées et séparée du niveau supérieur par un plancher. A l’étage, il y avait la belle salle du château, la salle d’apparat qui était vraisemblablement le logis du gouverneur, du capitaine ou du châtelain qui commandait la place. Cette belle salle était de plan carré, chauffée par une cheminée dont on voit encore la hotte sur le mur occidental et éclairée par plusieurs fenêtres : la grande fenêtre côté sud et deux petites fenêtres côté nord dont une seule subsiste aujourd’hui. L’ensemble est recouvert d’un voûtement tout à fait original puisqu’on a quatre croisées d’ogives qui retombent sur un pilier central. On a pu s’interroger sur la raison d’une architecture aussi élaborée dans un château militaire mais en fait il faut penser aux nécessités de la construction. Il est intéressant pour la défense que le donjon soit voûté car ainsi voûté de pierres, il craint moins l’incendie. Or le donjon est une partie essentielle pour la défense. Alors comment voûter un donjon comme celui de Quéribus ? Soit on utilise le principe d’une voûte en plein cintre, la voûte romane, qui va nécessiter qu’on fasse des contreforts extérieurs; mais on ne peut pas contrebuter les murs dans la mesure où on est carrément sur le vide à l’extérieur. Donc cette voûte en plein cintre serait très coûteuse en matériaux et pèserait énormément. Faire une seule croisée d’ogive qui couvrirait l’intégralité de la pièce, serait un travail très élaboré. Il faudrait qu’elle monte très haut et elle serait d’autant plus fragile. Donc la solution la plus simple, la plus pragmatique finalement, c’est de faire ce superbe système de voûtement. On pose un pilier surdimensionné, très puissant, là où le plancher est solide, et depuis ce pilier on fait partir quatre croisées d’ogives faciles à maîtriser, très solides, qui vont se contrebuter l’une l’autre et qui vont faire un voûtement quasiment indestructible. Cette salle n’a pas vocation de chapelle comme on pourrait le croire au vu de l’architecture, mais elle a vocation de salle de commandement, résidence du châtelain. C’était la plus belle salle du château. En dessous, un espace de stockage qui est très différent architecturalement. On voit une différence nette entre les pierres du haut correspondant à la construction du grand pilier, et les pierres du bas qui sont de petites pierres équarries et beaucoup plus modestes. Même la forme de la salle inférieure n’est pas du tout la même. Autant la salle supérieure est carrée, autant la salle inférieure a une forme plus ou moins irrégulière. On comprend qu’on est en relation avec le pan de mur qu’on a vu à l’extérieur percé de trois archères. Donc vraisemblablement ici, nous sommes dans la salle basse du donjon de Chabert de Barbeira, un des rares vestiges de ce château antérieur à la conquête royale. Cette partie du château est sans doute un des rares espaces dans ces châteaux appelés à tort « châteaux cathares », qui aurait vu passer des cathares libres. Ces forteresses royales, quand elles ont été rebâties, n’auraient pas toléré que des hérétiques puissent rentrer. En fait les textes nous expliquent que l’évêque cathare du Razès, c’est-à-dire une région qui correspond au sud du département de l’Aude, l’é vêque Benoît de Termes est mort à Quéribus. Il y a été vu par plusieurs témoins, âgé, et on suppose qu’il est mort dans le château. On parle de lui « dans la salle de Chabert », alors pourquoi pas imaginer que cet espace a été la salle où a vécu, prêché et peut-être est mort Benoît de Termes le dernier évêque cathare du Razès.

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